vendredi 22 mai 2015

PRENDRE SA RETRAITE

     Ces trois mots, obscurément, m'avaient toujours gêné. Quand j'avais vingt ans, avec l'apogée du plein emploi, je les entendais autour de moi et, n'ayant presque pas travaillé, à part apprendre en apprenant, apprendre en vivant, vivant en apprenant, flemmardant en apprenant, m'angoissant de choses ridicules, attentif à mon paraître et, beau que j'étais alors, repoussant par ma timidité les filles qui me fussent tombées dans les bras, attirant irrémédiablement les garçons qu'il m'a fallu toujours détromper - dégoûtant que m'est ce sexe à la fin -, fatalement aimé par les possiblement lesbiennes, les amatrices plus de David Bowie que de Johnny Halliday, j'avais été et j'étais encore capable de terminer une phrase complexe.

    Etrange de la part de la République d'avoir choisi le mot "retraite" pour entretenir ses "invalides". "Prendre sa" aussi était étrange. La retraite est un ordre, un calcul, quelque chose de choisi par un supérieur. C'est un terme militaire : le "sa" ne collait pas avec, sauf cour martiale.

   Loin de moi l'idée de contester l'idée de répartition, la vieille - et non nouvelle - idée que, jusqu'à un certain point, une personne qui avait vécu et travaillé 

  1) contribuait à l'efficacité des plus jeunes ;

  2) méritait l'inactivité ; méritait d'être entretenue dans son inactivité ;

  Mais, par les temps qui couraient, j'eusse compris, non qu'on m'assassinât, mais qu'on me laissât être mangé par un ours, ou un microbe inédit, ou par l'un de tous les crabes tapis en nous tous. Ou par une bagnole.

  Si je prends quelque chose, ce n'est pas la retraite, sauf ordre. Ce n'est ni je, ni il/elle/on. Ce ne peut être que TOI. 





 " L' Etre n'exulte qu'à l'épreuve de l'Autre. "
                     
                                    Dominique Autié, Royaume pour ses doigts.